Note   Martinique · Finances de la CTM · Comparaison DROM et Hexagone Une question, une base, ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas

La dette de la CTM :
ce que disent les comptes

Le milliard d'euros de dette de la Collectivité Territoriale de Martinique fait la une, et trois montants différents circulent pour le dire. Lus dans les comptes de gestion, comparés à l'Hexagone et aux autres DROM, puis confrontés au rapport de la chambre régionale des comptes, ces chiffres changent de sens : le problème n'est pas la taille de la dette, c'est l'épargne qui doit la rembourser.

Méthode Chiffres issus des sources publiques citées, vérifiés par l'auteur. Méthode, transparence et limites en fin de note →

Sommaire · 5 sections
  1. La question, et la base qui y répond
  2. Ce que la base dit
  3. Ce que la base ne dit pas
  4. Ce qu'il faut retenir
  5. À propos de cette note
01

La question, et la base qui y répond

Le 25 septembre 2026, la chambre régionale des comptes a rendu public son rapport d'observations définitives sur la Collectivité Territoriale de Martinique, exercices 2021 et suivants, délibéré le 10 juin et présenté à l'Assemblée la veille, le 24 septembre. Le chiffre retenu partout : une dette proche du milliard d'euros, 977 M€ en 2025 selon la chambre, qui la voit franchir ce seuil en 2026. Est-ce beaucoup ? La question n'a de sens qu'en comparant. Cette note utilise les comptes de gestion tenus par la Direction générale des finances publiques pour toutes les collectivités, mis en forme par l'Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), et compare la Martinique aux deux autres collectivités uniques (Corse, Guyane), aux DROM à deux collectivités (Guadeloupe, La Réunion, en additionnant région et département) et à l'ensemble des régions et départements de l'Hexagone, hors Ville de Paris et Métropole de Lyon dont la dette est surtout communale. Les données 2025 sont déjà disponibles. Pour l'échelle de cette économie (PIB de 10,5 milliards, poids de la sphère publique, importations), voir le dossier De quoi vit la Martinique ? : les recettes de fonctionnement de la collectivité en représentent un dixième, sa dette aussi.

1 006 M€de dette bancaire au 31 décembre 2025, soit 2 757 € par habitant. Hexagone (régions + départements) : 1 108 €OFGL · DGFiP C/1641 + 16441
25,5 ansde capacité de désendettement en 2025 (19,7 en 2024). Corse : 6,2 ans, Hexagone : 5,7 ansOFGL · CALCUL
39,5 M€d'épargne brute en 2025, 3,8 % des recettes de fonctionnement. Elle était de 128 M€ en 2022OFGL
+ 93 %de dette par habitant entre 2016 et 2025. Hexagone sur la même période : + 19 %OFGL · CALCUL
02

Ce que la base dit

Pour comprendre

Une dette ne se mesure pas en euros, mais en années

Un milliard, c'est énorme pour un ménage et dérisoire pour un État. Pour savoir si une dette est lourde, il faut la rapporter à ce que l'emprunteur dégage chaque année pour la rembourser. C'est le rôle de la capacité de désendettement, l'indicateur que les chambres régionales des comptes, les banques et la loi utilisent tous.

Dette au 31 décembre
1 006 M€
capital restant dû sur les emprunts
÷
Épargne brute de l'année
39,5 M€
recettes de fonctionnement moins dépenses de fonctionnement
=
Capacité de désendettement
25,5 ans
temps nécessaire pour tout rembourser en y consacrant toute l'épargne, sans rien investir

L'épargne brute, c'est ce qui reste des recettes de fonctionnement (octroi de mer, taxe sur les carburants, dotations de l'État, impôts) une fois payées les dépenses de fonctionnement (salaires, RSA et allocations, subventions, entretien, intérêts). C'est le seul argent disponible pour rembourser le capital des emprunts et financer les investissements sans emprunter davantage.

D'où vient l'épargne : recettes et dépenses de fonctionnement de la CTM, 2016-2025
Millions d'euros. La hauteur de chaque barre est la recette de fonctionnement ; la partie bleue est ce qui est dépensé, dont les frais de personnel en bleu clair, en bas ; la partie ocre, en haut, est ce qui reste : l'épargne brute.
Dépenses de fonctionnementdont frais de personnelÉpargne brute (ce qui reste)
Voir les données
AnnéeRecettes (M€)Dépenses (M€)dont personnelÉpargne bruteTaux d'épargne

L'exemple d'un ménage. Un couple doit 300 000 € sur sa maison et met de côté 20 000 € par an une fois toutes ses charges payées.

AnnéeDetteÉpargne annuelleCapacité de désendettementLecture
1300 000 €20 000 €15 ansÀ ce rythme, il solderait son prêt en quinze ans, moins que les vingt ans prévus : l'effort d'épargne est confortable.
2300 000 €10 000 €30 ansLes charges ont augmenté, l'épargne a fondu. La dette n'a pas bougé, le ratio a doublé.
3330 000 €30 000 €11 ansIl a réemprunté pour des travaux, mais son épargne est remontée. La dette est plus lourde, le ratio est meilleur.

C'est exactement ce que montrent les comptes de la CTM : la dette monte régulièrement, mais ce sont les variations de l'épargne qui font passer le ratio de 6 ans à 25 ans, deux fois en cinq ans.

≤ 9 ans
plafond national de référence fixé par les lois de programmation des finances publiques, 2018-2022 puis 2023-2027, pour les régions, la Corse, la Guyane et la Martinique (10 ans pour les départements, 12 ans pour les communes) ; c'est le seuil que cite la chambre
10 ans
niveau d'alerte retenu par la chambre régionale des comptes dans son rapport de 2021 sur la CTM. Dans celui de 2026, elle juge les 20 ans atteints en 2024 non soutenables (section 03)
15 à 20 ans
durée sur laquelle la CTM a elle-même étalé ses emprunts de l'Agence française de développement, en 2016 comme en décembre 2025. Au-delà, la collectivité met plus de temps à rembourser qu'elle n'a emprunté : elle ne peut plus se désendetter sans réemprunter

Limite de l'indicateur : il est calculé sur une seule année d'épargne, donc très sensible aux recettes ou dépenses exceptionnelles. Une année ne dit rien ; dix ans disent quelque chose.

Sept territoires, un seul hors plafond

Dette par habitant et capacité de désendettement, bloc région + département, comptes de gestion 2025
Chaque point est un territoire. À droite, la dette est lourde par habitant ; en haut, elle est longue à rembourser. La ligne pointillée marque le plafond légal de référence de 9 ans. Mayotte (département exerçant les compétences régionales, recettes atypiques) figure pour mémoire.
TerritoireDette fin 2025Par habitantEn % des recettesÉpargne brute 2025Capacité 2024Capacité 2025
Corsecollectivité unique1 171 M€3 288 €92 %188 M€7,4 ans6,2 ans
Martiniquecollectivité unique1 006 M€2 757 €97 %39,5 M€19,7 ans25,5 ans
La Réunionrégion + département1 539 M€1 727 €83 %234 M€6,1 ans6,6 ans
Guadelouperégion + département590 M€1 520 €54 %126 M€4,2 ans4,7 ans
Hexagone12 régions + 92 départements, hors Corse, Paris et Métropole de Lyon69 912 M€1 108 €70 %12 319 M€6,5 ans5,7 ans
Guyanecollectivité unique220 M€757 €45 %29,5 M€3,0 ans7,5 ans
Mayottedépartement seul, pour mémoire56 M€214 €9 %108 M€0,5 an0,5 an

Lecture : la Corse doit plus par habitant que la Martinique (3 288 € contre 2 757 €) mais rembourserait en 6 ans, parce que son épargne brute est de 188 M€ contre 39,5. La Réunion et la Guadeloupe, prises région et département ensemble, sont dans les normes hexagonales. L'explication par l'outre-mer ne tient pas : la situation est martiniquaise. La chambre régionale des comptes relève elle aussi qu'au 31 décembre 2024 l'endettement par habitant de la CTM est « le plus élevé du ressort des chambres régionales des comptes Antilles-Guyane », contre 695 € en Guyane et 1 526 € en Guadeloupe, région et département réunis (rapport 2026, p. 56). Au périmètre de cette note, l'écart avec la Guadeloupe est de 1,8 fois en 2024.

Dix ans de CTM : une dette qui monte, une épargne qui tangue

Capacité de désendettement de la CTM, 2016-2025, en années
Dette au 31 décembre divisée par l'épargne brute de l'année. Ligne pointillée : plafond de référence de 9 ans. La collectivité unique existe depuis le 1ᵉʳ janvier 2016.
Ce qui fait le ratio : dette et épargne brute de la CTM, 2016-2025, en millions d'euros
Barres : dette au 31 décembre. Points : épargne brute de l'année, même échelle. L'épargne représente entre 4 % et 16 % de la dette selon l'année : 3,9 % en 2025, 16,1 % en 2019.
Dette bancaireÉpargne brute
Voir les données
AnnéeDette (M€)€ / hab.Recettes fonct.Dépenses fonct.Épargne bruteCapacité (ans)EmpruntsRemboursésPersonnel (% recettes)

Lecture : la dette a augmenté de 560 à 1 006 M€ en dix ans. Deux marches s'expliquent par des opérations comptables : en 2018, 84 M€ d'emprunts du syndicat mixte du transport en commun en site propre, transférés par la Région en 2015, ont été réintégrés au budget de la CTM ; en 2016, onze prêts de l'Agence française de développement ont été renégociés et étalés sur vingt ans. Depuis 2020, la collectivité emprunte chaque année plus qu'elle ne rembourse : 125 M€ contre 47 en 2020, 132 contre 80 en 2025. La chambre compte 353 M€ d'emprunts nouveaux et 250 M€ de capital remboursé de 2021 à 2024, et des charges financières passées de 15 à 30,3 M€ (p. 48, 52). En décembre 2025, seize emprunts de l'Agence française de développement, 303,8 M€ de capital restant dû, ont été réaménagés sur vingt ans : les annuités immédiates baissent, les frais financiers augmentent de 54,5 M€ sur la durée (p. 56-57), dix ans après la renégociation de 2016. Au 31 décembre 2024, l'encours se compose de 71 emprunts, 63,4 % à taux fixe, tous classés au niveau de risque le plus faible de la charte Gissler (p. 56) ; la chambre désigne l'AFD comme « principal financeur », 53,2 %, devant la Société de financement local, 28,5 %, la Caisse d'épargne, 10,5 %, et la Caisse des dépôts, 3 %, sans préciser la base ni la date de ces parts (p. 48). Sur les dix ans, les recettes de fonctionnement ont progressé de 15 % et les dépenses de 16 % ; la part des frais de personnel dans les recettes est passée de 22,5 % à 25 %, avec un pic à 26 % en 2024. Les années où le ratio explose (2020, 2024, 2025) sont celles où l'épargne tombe sous 50 M€.

La dette ne commence pas en 2016. La collectivité unique succède au 1ᵉʳ janvier 2016 à la région et au département, qui portaient ensemble 484,8 M€ de dette fin 2015, et 520,5 M€ fin 2014. Le 559,9 M€ de 2016 n'est donc pas un point de départ mais la suite d'une trajectoire déjà engagée. Les deux périmètres ne sont pas comparables ligne à ligne : avant 2016, deux collectivités, deux budgets, deux épargnes (68,2 M€ cumulés en 2015) ; après, une seule.

Trois montants pour une même dette

Depuis la mi-septembre 2026, plusieurs chiffres circulent pour dire la dette de la collectivité, et ils ne sont pas les mêmes ; la publication du rapport le 25 septembre permet de les comparer. Aucun n'est faux : ils ne mesurent simplement pas le même périmètre. Le tableau ci-dessous les rapproche.

Montant de detteCe qu'il comprendCapacité de désendettementSource
977 M€L'encours retenu par la chambre régionale des comptes pour 2025, « montant total des emprunts contractés », sans détail de périmètre ; sa synthèse le rattache à la période 2021-2024977 094 322 €, soit 2 748 € par habitant sur 355 500 habitants (l'OFGL en retient 364 991, d'où les 2 757 € de cette note) ; pour 2021-2024, le rapport reproduit en annexe les mêmes encours que la ligne suivante20 ans en 2024non calculée pour 2025Rapport CRC 2026, p. 6, 56, 80
1 006 M€La dette bancaire du budget principal, comptes 1641 et 16441 : le périmètre de cette note, seul comparable d'un territoire à l'autre954,8 M€ fin 2024, montant identique à celui du rapport de la chambre (annexe 3, p. 80)25,5 ansComptes de gestion · OFGL
1 044,5 M€Le précédent, plus les 38,3 M€ des trois budgets annexes : les comptes consolidés954,8 M€ fin 2024, les annexes n'ayant alors aucune dette26,2 ansOFGL, tous budgets
183 M€Pour mémoire : 183,2 M€ dus à la Caisse d'allocations familiales au 31 décembre 2024, acomptes du RSA et du RSO non versés entre décembre 2022 et juillet 2024. C'est une dette de fonctionnement, pas un emprunt : elle n'entre dans aucun des trois montants ci-dessus. Un protocole du 3 juin 2025 en étale 141,4 M€ de principal jusqu'à fin 2029hors ratioRapport CRC 2026, p. 29-30

Une capacité de 27,2 ans circule également. C'est le même calcul que la troisième ligne, avec une épargne consolidée de 38,4 M€ (la différence entre recettes et dépenses consolidées) au lieu des 39,9 M€ d'épargne brute publiés par l'observatoire. Selon le montant de dette et l'épargne retenus, le même indicateur vaut donc 25,5, 26,2 ou 27,2 ans. Les trois disent la même chose : plus de vingt-cinq ans, pour un plafond de référence de neuf ans. Le rapport de la chambre mentionne aussi un encours 2021 de 744,4 M€ (p. 56), inférieur de 105 M€ à celui des comptes de gestion qu'il reproduit en annexe (849,4 M€, p. 80), sans commenter cet écart.

Ce que recouvrent les 38,3 M€ des budgets annexes

La collectivité tient trois budgets annexes : l'irrigation du sud-est, le laboratoire territorial et le réseau très haut débit. Les deux premiers n'ont aucune dette. Le troisième a emprunté 39 M€ en 2025, pour 27 M€ d'investissement dans l'année, alors qu'il n'avait jamais emprunté jusque-là. Sur les 89,7 M€ dont la dette consolidée augmente en 2025, 38,3 M€, soit 43 %, financent donc le déploiement du très haut débit. C'est aussi ce qui explique que la dette progresse de 9,4 % en comptes consolidés, contre 5,4 % pour le seul budget principal.

Budget principal et très haut débit : la hausse de 2025, puis l'encours fin 2025
Deux barres à 100 %. En haut, les 89,7 M€ dont la dette consolidée augmente en 2025 ; en bas, les 1 044,5 M€ d'encours au 31 décembre 2025. En bleu plein, le budget principal ; en bleu clair, le budget annexe du très haut débit.
Budget principalBudget annexe très haut débit

Source : OFGL, base des régions et collectivités territoriales uniques, exercice 2025, budgets annexes « NTIC — très haut débit », « irrigation UGPISE » et « laboratoire ». Un emprunt pour un réseau n'est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle en soi : il crée un actif et une recette future si le réseau est commercialisé. Cette note constate l'écriture comptable, elle ne juge pas l'investissement.

La trésorerie s'est vidée en un an

Les dépôts au Trésor de la collectivité, c'est-à-dire son compte courant, passent de 101,6 M€ fin 2024 à 26,3 M€ fin 2025, soit une baisse de 74 %. Rapportés aux dépenses de fonctionnement, ces 26,3 M€ représentent environ dix jours, contre trente-huit un an plus tôt. De 2016 à 2024, ces dépôts ont oscillé entre 42 et 102 M€ au 31 décembre ; 2025, à 26,3 M€, est le point bas de la série, loin sous les 84 M€ de 2016. La chambre mesure la même trésorerie nette fin 2024, 101,6 M€ soit 38 jours de charges courantes, relève un fonds de roulement de 22 jours pour un seuil « généralement considéré comme correct » de 30, et 130 M€ de lignes de trésorerie mobilisées puis remboursées dans l'année (p. 58).

Dépôts au Trésor de la CTM au 31 décembre, 2016-2025, en millions d'euros
Budget principal. Le compte courant de la collectivité photographié chaque 31 décembre ; survoler une barre donne l'équivalent en jours de dépenses de fonctionnement.
Voir les données
AnnéeDépôts au Trésor (M€)Dépenses de fonctionnement (M€)En jours de dépenses

Lecture : c'est une photographie au 31 décembre, jour où une collectivité a décaissé ses marchés de fin d'exercice ; elle ne signifie pas qu'il resterait dix jours d'argent disponible. Un journaliste avance onze jours pour l'ensemble des collectivités martiniquaises en comptes consolidés, communes comprises : le périmètre est plus large, l'ordre de grandeur est le même. Source : OFGL, agrégat « dépôts au Trésor », budget principal.

03

Ce que la base ne dit pas

Les comptes de gestion donnent la dette et l'épargne telles qu'elles sont écrites. Le rapport de la chambre régionale des comptes, publié le 25 septembre 2026, relit les mêmes comptes et les corrige ; la collectivité lui répond. Voici ce que cette relecture ajoute, puis ce que cette note laisse volontairement de côté.

Ce que le rapport de la chambre ajoute aux comptes

SujetCe que dit la chambreOù
L'épargne, corrigéeUne fois remises dans les comptes les charges qui en manquaient, l'épargne brute 2024 devient négative (−14,6 M€) et l'épargne nette, ce qui reste une fois remboursé le capital des emprunts, tombe à −87,6 M€. La collectivité conteste une partie du calcul et aboutit à −38,3 M€. Le détail des deux calculs est ci-dessous.p. 51réponse p. 14
Capacité de désendettement10 ans fin 2021, 20 ans fin 2024, « indicateur signalant une non soutenabilité de la dette ». Aucune valeur pour 2025, dont les comptes n'ont pas été traités.p. 41, 57
Dette envers la CAF183,2 M€ d'acomptes du RSA et du RSO non versés au 31 décembre 2024 (voir « Trois montants »). La chambre demande d'inscrire le solde dans les comptes de 2026 ; la collectivité l'a fait en juin 2026, 60,7 M€, et attend l'autorisation de l'étaler sur 2026-2029.p. 29-31réponse p. 6, 9-10, 13
Délais de paiementDe 65 à 132 jours entre 2021 et 2025, pour 30 jours réglementaires et 39 en moyenne outre-mer, retards « entièrement imputables à l'ordonnateur ». S'y ajoutent 30,5 M€ de retenues de garantie non rendues aux entreprises.p. 5, 38
InvestissementDe 320 M€ en 2021 à 237 M€ en 2024, un milliard en quatre ans financé pour un tiers par l'emprunt, et 1,5 Md€ d'autorisations de programme restant à financer sans plan pluriannuel jusqu'en mai 2026.p. 37, 51-53
Fiabilité des comptesÉcart de 6,99 Md€ entre l'actif du comptable et l'inventaire de la collectivité, provisions inchangées depuis 2021, huit recommandations de 2021 sur la sincérité des comptes restées sans effet. Ces lacunes ne portent pas sur l'encours d'emprunt ; selon la chambre, elles faussent la mesure de l'épargne (p. 51-52).p. 5, 21, 32
Plan de redressementPrès de 75 M€ de mesures réalisées au 30 juin 2026, pour 26,4 M€ d'effet durable sur l'épargne ; autorisation d'emprunt 2026 ramenée de 165 à 109,8 M€ ; objectif de redressement à l'horizon 2030. Un second plan, 2027-2028, a été présenté le 24 septembre.p. 6réponse p. 9, 12
Le détail des deux calculs de l'épargne 2024, chambre et collectivité

Les comptes de gestion donnent une épargne brute de 48,6 M€ en 2024, le chiffre même de la chambre (tableau n° 17, p. 49) ; une fois remboursé le capital des emprunts, 73 M€, il reste −24,4 M€. Le point de départ est le même pour les deux ; l'écart, 49,3 M€, tient presque entièrement à une seule ligne : la dette envers la CAF.

Épargne 2024, M€ChambreCollectivité
Épargne brute des comptes48,5 dans le tableau n° 18 de la chambre, 48,6 dans son tableau n° 1748,548,5
Dette envers la CAF retirée−61,0−10,5
Subventions non versées, créances—−1,2
Titres prescrits−2,1−2,1
Épargne brute corrigée−14,634,7
Capital des emprunts remboursé−73,0−73,0
Épargne nette corrigée−87,6−38,3

De décembre 2022 à juillet 2024, la CTM n'a pas versé à la CAF les acomptes du RSA, 183,2 M€ au total, environ 61 M€ par an ; ces charges n'étaient pas dans les comptes. La chambre remet 61 M€ dans chacune des trois années, 2024 comprise (tableau n° 18, p. 51). La collectivité répond que ses comptes de 2024 contiennent déjà 122,5 M€ de cette dette, inscrits cette année-là : retirer encore 61 M€ à 2024 reviendrait à compter deux fois la même charge. Elle ne retire que les 60,7 M€ jamais inscrits, répartis sur 2021-2024 selon leur origine, dont 10,5 M€ pour 2024, et remplace les 21,3 M€ de subventions non versées par les seules créances qu'elle reconnaît (réponse, p. 13-14). La fourchette « 38 à 88 » qui a circulé est l'écart entre ces deux calculs, pas une fourchette de la chambre. Les deux s'accordent sur l'essentiel : même selon la collectivité, l'épargne nette est négative en 2023 (−9,0 M€) et en 2024. Cette note utilise les comptes bruts, comparables entre territoires.

Ce que le rapport ne dit pas non plus
  • Presque rien sur 2025 : les « données financières 2025 n'ont pu être traitées » (p. 41). Les 977 M€ et les 132 jours de délai de paiement qu'il retient pour cette année ne reposent pas sur des comptes arrêtés ; ses encours 2021-2024, en annexe, sont ceux des comptes de gestion, identiques à ceux de cette note.
  • Aucune capacité de désendettement calculée après retraitements.
  • Aucune projection de dette, d'épargne ni de capacité à l'horizon 2030 : la chambre reproduit les prévisions de recettes et de dépenses de la collectivité (tableaux n° 22 et 23), relève que la stratégie du débat d'orientations « ne prévoit pas de scénarii de réduction des dépenses de fonctionnement mais au contraire une augmentation, plus rapide que les recettes » et demande une présentation actualisée à l'Assemblée (p. 60-61).
  • Aucun encours de garanties d'emprunt, seulement une provision de 4,5 M€ (p. 32).
  • Aucune ventilation par projet de ce que la dette a financé : le milliard investi en quatre ans est donné par nature, 560 M€ d'équipements et 476 M€ de subventions d'équipement (p. 51, 79).

Ce que cette note ne mesure pas

  • Ni la qualité de la dépense, ni son utilité. Une dette finance des lycées, des routes, un transport en commun ; le ratio ne dit pas si l'argent a été bien employé.
  • Ni la part de chaque exécutif. 2021 est une année de transition, l'exécutif ayant changé en juillet, et 105 M€ d'emprunts encaissés en 2021 avaient été décidés en 2020 : le rapport lui-même ne compte que 50 M€ d'emprunts nouveaux cette année-là, contre 155 dans les comptes de gestion (p. 79). Une dette se décide une année et s'encaisse une autre. La collectivité écrit que la mandature en cours « n'est pas à l'origine de ce déséquilibre : elle en a hérité » ; la chambre répond que la prospective qu'elle recommandait dès mai 2021 n'a été établie qu'en 2026 (p. 41).
  • Ni les délais de paiement. C'est une autre dette, envers les entreprises locales, absente des comptes d'emprunt ; elle pèse d'abord sur le BTP, dont les défaillances sont au plus haut depuis 2013 (voir De quoi vit la Martinique ?).
  • Ni l'effet du plan de redressement. Les comptes 2026 diront si l'épargne remonte.
04

Ce qu'il faut retenir

Le milliard n'est pas le sujet. La Corse en doit davantage par habitant et rembourserait en six ans. Ce qui distingue la Martinique de tous les territoires comparables, c'est une épargne brute tombée à 39,5 M€, qui rend la dette quatre fois plus longue à rembourser qu'ailleurs et place la collectivité seule au-delà du plafond légal de référence. La question posée par les comptes n'est pas « combien la CTM doit-elle ? » mais « pourquoi ne dégage-t-elle plus de quoi rembourser ? », et la réponse est dans l'écart entre des recettes qui progressent de 15 % en dix ans et des dépenses de fonctionnement qui progressent plus vite. La chambre parle d'une situation « critique en raison d'un déséquilibre financier structurel » et, après ses retraitements, d'une épargne nette négative depuis 2022 (p. 6, 62).

+

À propos de cette note

Origine et méthode

Note réalisée du 15 au 20 septembre 2026, révisée le 28 septembre après la publication du rapport de la chambre, avec un assistant d'intelligence artificielle pour la recherche des sources, la rédaction et les graphiques, sous la direction éditoriale de son auteur, qui a vérifié les chiffres à la source, relu et corrigé le texte et en assume la responsabilité. Base : les agrégats de l'OFGL (comptes des régions et collectivités uniques 2012-2025, comptes des départements consolidés), calculés à partir des balances comptables DGFiP, extraits par l'API de data.ofgl.fr. L'agrégat « encours de dette » a été recoupé à l'euro avec les comptes 1641 et 16441 des balances de la CTM sur data.economie.gouv.fr pour 2017, 2018, 2024 et 2025. Les blocs Guadeloupe et La Réunion additionnent région et département ; l'Hexagone additionne les douze régions et 92 départements, hors Corse ; la Ville de Paris (11,5 Md€ de dette, pour l'essentiel héritée de la commune) et la Métropole de Lyon (2 Md€, en partie intercommunale), présentes dans la base des départements, en sont retirées avec leur population, faute de quoi le ratio hexagonal serait de 1 251 € par habitant et 6,2 ans. L'épargne brute OFGL de la CTM a été recoupée à l'euro avec la CAF brute calculée par la chambre régionale des comptes pour 2016 à 2019 (rapport de 2021) et pour 2021 à 2024 (rapport de 2026, tableau n° 17). Population : celle retenue par l'OFGL. Ce n'est pas un document officiel.

Limites

  • Le rapport de la chambre régionale des comptes (n° 2026-0326, exercices 2021 et suivants) analyse le budget principal jusqu'à 2024 ; ses rares chiffres 2025 (encours de 977 M€, délais de paiement) ne reposent pas sur des comptes arrêtés. Les valeurs 2025 de cette note viennent des comptes de gestion, tenus par le comptable public et antérieurs au vote du compte administratif, que la chambre n'a pas traités ; les écarts entre les deux documents sont en général minimes.
  • L'épargne brute est calculée sans les retraitements de la chambre (acomptes dus à la CAF, subventions non versées, titres prescrits, créances irrécouvrables ; tableau n° 18 du rapport), qui la réduisent.
  • La comparaison porte sur le bloc région + département ; les communes et intercommunalités, dont la dette s'ajoute pour le contribuable, ne sont pas incluses.
  • Les montants consolidés (1 044,5 M€ de dette, budgets annexes) viennent de la même base, tous types de budget ; les dépôts au Trésor cités plus haut sont ceux du seul budget principal ; le reste de la note retient le budget principal, seul périmètre disponible pour les sept territoires comparés. Les recettes et dépenses consolidées publiées ailleurs peuvent différer de quelques millions d'euros selon les retraitements de flux entre budgets.
  • Le ratio Hexagone est un agrégat (somme des dettes sur somme des épargnes), pas une moyenne des ratios régionaux ; le retrait de Paris et de Lyon retire aussi leurs habitants de la part régionale, approximation de l'ordre de 2 %.
  • Les textes préparés avec un assistant IA peuvent contenir des erreurs ou des simplifications, malgré la relecture dont cette note a fait l'objet.

Citer ce dossier

Mondésir, Jean-Christophe. La dette de la CTM : ce que disent les comptes. Décryptaj', collection Analyse indépendante, édition 2026-09. https://decryptaj.com/dette-ctm/

Édition 2026-09, publiée le . Le contenu de cette page ne change qu'avec une nouvelle édition, signalée par un erratum ci-dessous : citez l'adresse et l'édition.

Contenu publié sous licence CC BY 4.0 : reprise et adaptation libres avec attribution.

↑